From N. Gabin To P. Constantin

On peut dire que les dessins de Pierre Constantin sont des dessins de mouvements, puisqu'il s'agit de danse. Mais comment est-ce possible de dessiner le mouvement, pas des corps mobiles mais bel et bien le mouvement? Le mouvement est insaisissable en soi. Qu'on en donne une définition objective le fixe et le dénature, contredit l'expérience qu'on en a comme phénomène vécu. En effet la définition commune du mouvement comme changement de position des corps, d'une position initiale a une position finale, donne au mouvement une réalité rétrospective et en annule la dynamique et le sens. Dans tons les cas, ce n'est pas exactement le mouvement qu'on perçoit, c'est plutôt la chose en différents points. C'est pourquoi au lieu de mobilité des choses, on parlera de choses mobiles. Par où on voit bien aussi que 1'idée de déplacement ne suffit pas : car une chose non mobile peut être déplacée par une action extérieure, une main par exemple portant un objet inerte d'un endroit a un autre. On pourra bien décomposer 1'affaire et multiplier la ponctuation pour résoudre l'écart, il n'en reste pas moins cet intervalle perdu ou justement se déploie le mouvement en train de se faire et où justement la pensée s'épuise et fatalement s'échoue. Le mouvement en tant que tel lui résiste sauf à ce qu'elle se laisse emporter et qu'il s'agisse du mouvement de la pensée elle-même, créant en son coeur un impensé. Mais l'impensable, quoiqu'il la laisse à tout jamais décomplétée, n'est pas étranger à la pensée et ne lui est pas hostile : il en est l’oeil aveugle.

De même le mouvement est par essence invisible. Mais il est aussi le plus intime du regard. De la même façon qu'il faut un mouvant dans le mouvement, il faut un fond au mouvement, il dépend d'un lieu d'ancrage nécessairement fixe... Ce n'est pas parce que des danseurs se déplacent qu'ils sont en mouvement. Il leur faut un œil arrimé qui les regarde. Le fond du mouvement n'est pas l'espace derrière les danseurs, que d'ailleurs Pierre Constantin laisse vierge. Ce n'est pas sur cet immobile-là que leur mouvement apparaît mais bien sur le regard ancré dans le monde. Le regard alors tire sur ses chaînes, comme celui de Pierre Constantin tire sur son encre pour devenir passage de la chose en mouvement, entre le corps de l'homme et la chair du monde. Pierre Constantin dessine. Il est tendu vers son objet et parce qu'il les prend dans son regard, ces corps en mouvement vont passer par lui qui leur livre son geste. Ainsi ses dessins expriment-ils le passage de l'ici au là par une attitude que les corps n'ont eu à aucun moment. Ou plus exactement dans des attitudes, mais c'est déjà faux de le dire comme cela, qui n'ont pas pu être vues puisqu'elles étaient dans cet intervalle irréductible aux positions obtenues. Elles n'ont pas été vues : elles sont advenues. Le dessin, par le sentiment de son urgence, s'offre comme un temps de transition pour ce mouvement perceptible et invisible dont on trouve la trace dans le vertige du regard. Les corps sont comme en train de basculer, de passer d'un autre côté ou d'être emportés par un invisible : c'est ce vide qu'il réussit à dessiner. Son geste s'harmonise autour de ce point de déséquilibre et l’œuvre est un pivot, un pur instant.

Paris - Janvier 2006